Il était une fois

         « Il était une fois »… Contes, légendes et mythes nous habitent. La littérature fourmille d’écrits apparaissant comme divertissants et fantastiques, mais qui rattachent à un environnement, une histoire, un imaginaire et placent l’Homme dans un rapport symbolique au monde. S’inscrivant dans cette lignée, Sigmund Freud écrit en 1913 « Totem et tabou » qui deviendra une œuvre majeure et fondatrice par l’apport d’un mythe des origines de la culture. Il ne s’agit pas ici de définir ce qui peut s’apparenter, se rapprocher de l’art, de créations artistiques, ni même d’un discours sur l’art ou d’une connaissance livresque, mais de ce qui permet à l’homme de s’identifier et de communier aux valeurs d’une société.

         Le dictionnaire historique de la langue française donne comme définition de culture : « n.f., réfection savante (XIVe s) d’après le latin de colture (1150), est emprunté au latin cultura… L’autre en -tu- , était cultus … surtout utilisé dans un sens moral et dans la langue religieuse.… culture et culte dont les sens interféraient à l’origine, se sont progressivement différenciés… À la fin du XVIIIe s., la traduction du terme allemand Kultur, chez Kant, introduit le sens de « caractères collectifs d’un groupe humains envisagé dans ses spécificités intellectuelles » qui va entrer en concurrence avec civilisation, encore très marqué par son sens actif originel, « action de civiliser », qui implique une hiérarchisation… »

         « Mythe n.m. est emprunté tardivement (1803) au bas latin mythos « fable, récit fabuleux », emprunt au grec muthos, qui signifie d’abord « suite de parole qui ont un sens » d’où « discours, propos », souvent associé à epos qui désigne le mot, la parole ».

         « Totem n. m. est emprunté (1833), d’abord sous la forme totam (1794) à l’anglais totem (1776) … lui même emprunté à une langue indienne d’Amérique du Nord… Le mot, pour les Ojbiwas, précise à la fois une relation collective… et individuelle ».

         « Tabou n. m. et adj., francisation graphique (1822) de taboo (1715)… est emprunté au polynésien tabu (à Tonga) et surtout tapu adjectif, qualifiant ce qui est interdit, sacré, et nom, désignant ce que les profanes ne peuvent toucher sans commettre un sacrilège ».

         Dans « Totem et tabou », Freud étudie les névroses et les interdits dans la construction psychique, du côté des peuples primitifs en s’appuyant sur des recherches anthropologiques, philosophiques et naturalistes au regard desquelles il met la psychanalyse à l’épreuve. Les sciences humaines sont en place pour une recherche des fondements de l’humanité.

         Partant des tribus australiennes, il rappelle ce que l’on trouve dans de nombreuses autres peuplades et cite les ouvrages de ceux qui ont pu les observer. Le totem et le tabou constituent dans ces sociétés un lien et un support à une organisation, même si « le progrès social et technique de l’humanité a été moins préjudiciable au tabou qu’au totem ».

         L’exogamie prévalant, Freud en cherche les causes et l’ordre face au totem et sa signification. L’appartenance à un totem impose des règles qui régissent la vie des sujets du clan. Ces règles sont marquées par des interdits qui revêtent diverses formes et valent pour chacun sous peine de sanction allant jusqu’au meurtre. Mais ces interdits individuels peuvent aussi être transcendé, si toute la communauté y prend part. Il s’agit alors de partager, de communier et de rappeler ce qui unie. Pour cela des rituels conduisant jusqu’au sacrifice humain sont organisés. Friedrich Wilhelm Murnau en donne une très belle illustration dans son film « Tabu » de 1931.

         Le tabou est teinté d’ambivalence face à l’inconscient par ce qu’il réprouve mais qui signe justement le désir de faire de même. « En laissant la violation impunie, les autres s’apercevraient qu’ils veulent faire la même chose que le malfaiteur ». Le tabou mute en norme sociale et ces ordonnancements sur plusieurs niveaux se rassemblent dans la peur de l’inceste qui, identifiée dans toutes les cultures, devient prohibition.

         La représentation et l’évolution du totem ont organisé d’autres projections et développements psychiques. Face au monde qui l’entoure, l’Homme inscrit des figures dans une alternance entre force et économie qui répondent soit aux besoins de réassurance, soit aux besoins de soulagement. « Le totémisme est un système à la fois religieux et social ».

         Freud poursuit la recherche d’explication de cette manifestation en s’appuyant sur différents auteurs, mais ne trouve pas de solution satisfaisante qui rejoigne ses travaux. Il fait alors appel à Charles Darwin et son hypothèse sur « l’état social primitif de l’humanité », qui « conclu que l’homme a, lui aussi, vécu primitivement en petites hordes ». C’est alors qu’apparaît l’analogie et ce qui se révèle comme l’essence même de l’œuvre freudienne, le mythe de la horde primitive : « Un jour, les frères  chassés se sont réunis, ont tué et mangé le père, ce qui a mis fin à l’existence de la horde paternelle. Une fois réunis, ils sont devenus entreprenants et ont pu réaliser ce que chacun d’eux, pris individuellement, aurait été incapable de faire ». Cet acte et le sentiment de culpabilité qui en découle mettent le totem en place pour rappeler à chacun ce qu’il a fallu faire pour créer une communauté, entrer dans l’humanité.

         Ce qui frappe dans le texte de Freud est tout d’abord la fraîcheur du style. Conjuguant au présent, il interpelle et crée un sentiment de proximité tout en échappant par les nombreuses références ou observations à propos de tribus. Il nous promène dans un monde qui semble avoir disparu mais qui continue de vivre, évoquant un ailleurs et une antériorité, prévenant le lecteur des surprises engendrées par son propos dans certaines notes de bas de page. « La brièveté et la concision des données citées dans les considérations ci-dessus m’ont été imposées par la nature même du sujet. Il serait aussi absurde de rechercher l’exactitude en ces matières qu’il serait injuste  d’y exiger des certitudes ».

         La rencontre avec le célèbre passage de ce texte n’est pas sans évoquer la rencontre avec d’autres classiques comme les « Métamorphoses » d’Ovide. Ces récits parlent et construisent une humanité en référence à un ailleurs ou d’autres formes. Voyant un cyprès, je ne peux m’empêcher de penser à Cyparissus qui tua ce cerf par accident.

         De la même manière, cette hypothèse au départ, de Freud sur la conception du totem et du repas totémique, acquiert une vie propre par le raccordement qu’elle opère. Les pièces qui la constituent éclairent le passage de l’animalité à l’humanité, c’est-à-dire de l’inscription du langage et du renoncement.

         La théorie psychanalytique avance comme fondement, la constitution de l’être, de l’homme, dans un rapport « parent-enfant » formé de nécessités. Grâce aux soins d’une mère « suffisamment bonne », l’enfant se vit dans une dimension de toute-puissance qu’il devra abandonner à l’invitation ou à l’injonction du Père. Cette organisation reflète et retrace le mythe primordial de la communauté par le meurtre de celui qui empêche et tyrannise, cependant culpabilité et manque en seront le prix à payer. Afin que cela ne se reproduise pas, les lois et les interdits fondamentaux que sont l’inceste, le meurtre et le cannibalisme, sont posés. Cependant, l’agressivité engendrée par l’insatisfaction pulsionnelle dont la libido n’est qu’une partie, demeure et doit être sublimée. Cette inscription passe par l’entrée dans le monde du langage qui aliène le sujet dans une combinaison entre contentement du besoin, amour porté à l’objet satisfaisant, et peur de le perdre. Pour sortir de ce conflit, il doit revivre la scène symbolique de la mort du Père afin de s’y assujettir et entrer dans la communauté en constatant le manque et la perte.

         Remontant la chaîne pour trouver l’origine de ce qui constitue l’homme, Totem et tabou devient un récit mythique car il ne peut dire qu’un commencement qui échappe à la chronologie. Pour s’instituer dans le monde, nous ne pouvons que nous référer à celui ou celle qui nous a précédé, lui-même institué par celui ou celle qui l’a précédé.

         La communauté ne peut exister que si l’individu renonce donc à certaines prérogatives. « La vie des êtres humains entre eux ne devient possible qu’à partir du moment où il se trouve une communauté  plus forte que tout individu et faisant bloc face à tout individu ». Cette autre évocation de la scène du meurtre du Père articule ce qu’il en est de l’ambivalence dans laquelle se retrouve chacun pour tendre au bonheur, à la satisfaction. « C’est la négation extrême du grand crime qui a marqué les débuts de la société et la naissance du sentiment de responsabilité ».

         De cette « hypothèse qui peut paraître fantaisiste, mais présente l’avantage  de réaliser entre des séries de phénomènes isolées et séparées, une unité jusqu’alors insoupçonnée », découle ce qu’il en est de la culture. En instituant le totem pour compenser la perte et marquer le renoncement, les jeunes mâles deviennent des fils édictant l’interdit qui permet l’entrée dans le monde du langage et ouvre à l’expérience culturelle.

         La mise en rapport au monde et dans le monde réclame la capacité de pouvoir s’y développer et conséquemment y être créatif, c’est-à-dire trouver la possibilité de gérer la confrontation avec les différentes étapes qui jalonnent la construction psychique. Ainsi le bébé, l’enfant, le sujet, signent et annoncent leur authenticité dans les mouvements déployés.

         «…Nous pouvons avancer que la condition d’être parlant suppose toujours d’avoir consenti à la perte. Une première fois pour y avoir été comme invité par ses premiers autres – habituellement ses parents -, donc comme contraint de l’extérieur. Une seconde fois pour avoir dû l’intérioriser ». Les sollicitations des parents viennent aliéner par le langage et garder de la folie. La place qui leur est assignée est celle de l’inscription, de l’éprouvé et de la transmission. Autrement dit, pour parler et entrer dans un monde « commun », partageable, il n’y a d’autre choix que d’être divisé par le langage, division qui questionne et pousse le « Je » à être, à vivre. « Cette capacité est réfléchie dans l’utilisation que fait l’enfant des symboles, dans le jeu créatif et, comme j’ai tenté de le montrer, dans l’aptitude progressive acquise par l’enfant d’utiliser le potentiel culturel pour autant que celui-ci est disponible dans l’environnement immédiat ».

         La culture est ce qui permet aux hommes de pouvoir s’identifier, se rassembler et partager, le renoncement ouvrant la course désirante du sujet. « La famille est devenue une reconstitution de la horde primitive de jadis ». La perte que Freud rattache aussi aux « commencements à la fois de la religion, de la morale, de la société et de l’art », est en lien avec le complexe d’Œdipe et instituante ; ce qui peut s’apparenter à un vide ou un trou, comme dans la psychose, ne le devient que si elle n’est pas instituée.

         Cette dialectique du manque  remonte à « une faute tellement ancienne qu’à un moment les hommes n’ont plus dû en conserver le moindre souvenir ».

         Totem et tabou pose en outre la question de ce qui serait une parole de vérité ou une parole scientifique. Hors la vérité ne peut pas être toute, car elle tomberait dans le domaine de la toute-puissance qui n’est atteignable que dans la folie. Réel, Symbolique et Imaginaire sont trois registres distingués par Jacques Lacan qui dira que « le fou est le seul homme libre » puisque dans l’errance d’un non-assujettissement à la loi du langage, mais aussi en 1947 que « la folie change de nature avec la connaissance qu’en prend le psychiatre ».

         Ce mythe de la horde primitive dit une vérité qui est précisément le lieu d’une certaine forme de la vérité. La vérité dans le langage du mythe est de l’ordre du Réel qui est impossible à dire, et c’est pourtant ce que le mythe entend dire. Dans cette tentative, il inscrit par et dans la langue un Imaginaire qui révèle nos représentations et nos inscriptions dans le Symbolique.

         Cette vérité advient alors dans un savoir qui se fracture face au renoncement, et échappe au pouvoir de la langue. En venant border un centre qui permet à chacun de faire coulisser les pièces de son « pousse-pousse », le mythe permet d’être rattaché au monde des hommes.

         Imaginant ce passage de l’animalité à l’humanité par le meurtre qui transforme les jeunes mâles en fils, Freud libelle le langage, et la chaîne symbolique qui le constitue. Il pose la base indicible qui permettra la poursuite de ses travaux.

         Nous vivons dans une époque qui tient à objectiver les relations par des critères économiques, sociaux, culturels ou religieux. La perspective que quelque chose puisse échapper, effraie nombre de nos semblables qui ne savent plus reconnaître et vouloir accepter la perte ou le manque, moteur pourtant essentiel dans la construction de leur humanité qui peut prendre un tour destructeur. Comment ne pas y voir une reviviscence de cette scène primordiale mythique ? Comment ne pas y voir un déni ?


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