Sécurité, Territoire, Population

Nous assistons aujourd’hui à de nombreuses manifestations qui témoignent d’inquiétudes ou d’incompréhensions au sein de la société. Que ce soit à propos de l’accueil de migrants, du maintien des droits ou des statuts, de l’organisation du travail et des relations au travail, du vieillissement de la population, la place du Sujet se trouve questionnée en ce 21ème siècle. Face à ce constat, les politiques sociales sont mises à mal pour répondre à ces questions, notamment au regard d’un lien de confiance qui semble s’être étiolé avec la gouvernance. Dans ce contexte, l’étude de l’apparition de la « question sociale » vise à nous permettre « d’acquérir la culture et le recul indispensables à une bonne compréhension des transformations actuellement en cours ». 

Selon Hannah Arendt, l’avènement de la question sociale repose sur la disparition de la sphère privée et de la sphère publique, entrainant l’avènement du « monde moderne ». L’analyse de l’émergence de ce nouveau modèle à la fin du Moyen Âge est en lien avec les travaux de Michel Foucault, mettant un focus sur cette période décisive. Au travers des treize leçons données en 1978 au Collège de France et retranscrites dans le recueil « Sécurité, Territoire, Population », ce philosophe s’attache à analyser l’art de gouverner les autres et soi-même, et met en exergue les conditions qui ont participées, à partir du Moyen Age, à l’apparition de la gestion des populations. Si ses interventions sont ancrées dans le contexte de l’époque, leurs exposés présentent des notions nouvelles tel que le biopouvoir, la Raison d’État et la gouvernementalité, ouvrant à des réflexions critiques quant aux questions de Politiques Sociales.

Partant des leçons de Michel Foucault, nous nous attacherons à mettre en lumière en quoi le basculement d’une gestion de territoire au Moyen Âge à la gouvernementalité nous éclaire sur le modèle des politiques sociales actuelles. Pour cela, nous nous arrêterons sur les particularités du modèle féodal en mettant en lien gestion du territoire et sécurité. Ensuite, nous reprendrons le concept de gouvernementalité, notion essentielle pour comprendre l’émergence du concept de population, et l’approche de la question sociale dans l’Histoire. Pour finir, nous évoquerons comment l’évolution de la conduite des politiques sociales trouve des limites et des retentissements dans le modèle moderne au regard de son développement.

En premier lieu, Michel Foucault met en exergue le type de souveraineté du modèle féodal qui vise à gérer le territoire par un système légal. Il décrit le système de gouvernance pratiqué au Moyen Age comme un modèle archaïque mais néanmoins, cette analyse constitue un élément de repère permettant de définir les évolutions vers les modalités du système moderne. Au Moyen Age, le peuple n’est alors considéré qu’en termes négatifs c’est-à-dire liés à la mortalité ou aux épidémies. Cet abord permet au philosophe de poser le contexte de départ qui interpelle sur la notion de pouvoir et les mécanismes de son exercice. Pour Michel Foucault « les mécanismes de pouvoir font partie intrinsèque de toutes […] relations ». Le pouvoir cependant, est à distinguer de l’autorité qui est la reconnaissance de la légitimité de son exercice, amenant un positionnement différent des individus ou selon les individus. Or dans le système féodal, le contrôle de la discipline et des denrées sur le territoire sont les éléments principaux des mécanismes de pouvoir, marquant une administration en fonction du désordre. Selon l’auteur, la discipline relève d’une construction artificielle qui réglemente et normalise. Pour appuyer son propos, Michel Foucault se fonde sur l’étude de la gestion de la disette, des épidémies ou encore de l’aménagement de certains espaces urbains au XVIème et XVIIème siècles. En introduisant la notion de « biopouvoir », il définit « l’ensemble des mécanismes par lesquels ce qui, dans l’espèce humaine, constitue ses traits biologiques fondamentaux va pouvoir entrer à l’intérieur d’une politique ». Il s’appuie sur l’héritage du modèle pastoral chrétien comme élément décisif du biopouvoir globalisant et individualisant, c’est-à-dire du passage de la pastorale des âmes au gouvernement des hommes. Ainsi, le pouvoir va s’intéresser petit à petit à la vie des hommes : la discipline du corps et le contrôle de la population. Cette évolution verra l’émergence de mécanismes de sécurité qui, selon l’auteur, sont des manières de faire fonctionner la loi et le système disciplinaire en prenant en compte la gestion de l’aléa. « La sécurité va essayer d’aménager un milieu en fonction d’évènements ou de séries d’évènements ou d’éléments possibles, séries qu’il va falloir régulariser dans un cadre multivalent et transformable ». Le philosophe expose là un nouveau mode de mise en œuvre du pouvoir des souverains par la gestion de la population dans une conduite subséquente à la gestion son milieu. « On a, en fait, un triangle : souveraineté, discipline et gestion gouvernementale, une gestion gouvernementale dont la cible principale est la population et dont les mécanismes essentiels sont les mécanismes de sécurité ». Les dispositifs de sécurité sont donc pour le philosophe un premier aspect novateur et une caractéristique des sociétés modernes. De cette organisation pour répondre aux évènements va émerger une discipline, une conduite, qui va faire passer le peuple au statut de population qu’il va falloir encadrer. La population n’est plus la somme d’un ensemble d’individus présents sur un territoire. Elle devient un sujet dont il faut prendre soin, qu’il faut guider, accompagner, dans un système que nous retrouvons encore aujourd’hui. La question devient alors pour le souverain de savoir comment contrôler la population et non plus la gestion de son territoire. De cette nouvelle économie politique, émerge la famille devenue segment d’analyse et norme comme moyen de contrôle ou instrument de l’organisation du pouvoir, incarnée par la raison d’État. Elle devient un levier sur lequel l’État va s’appuyer, mais également la source de concentration pour un développement purement économique. Le Code civil ou Code Napoléonien promulgué le 21 mars 1804 en est l’aboutissement et l’illustration avec plus de la moitié de ses articles encore d’actualités aujourd’hui, qui définissent les statuts des personnes, des biens, et des relations entre personnes privées, avec la famille comme fondement.

Michel Foucault met l’accent dès février 1978 sur un concept innovant qu’il nomme « gouvernementalité ». Issue du « déblocage de l’art de gouverner » en Occident, elle n’apparait que grâce à la prise en compte de la population à partir du XVIIIème siècle. Par gouvernementalité, il entend l’« ensemble constitué par les institutions, procédures, analyses et réflexions, les calculs et tactiques qui permettent d’exercer cette forme bien spécifique, […], de pouvoir qui a pour cible la population, pour forme majeure de savoir l’économie politique, pour instrument technique essentiel les dispositifs de sécurité ». Cette notion introduit un champ de recherche élargi car il déplace l’œil du philosophe vers une nouvelle technologie de pouvoir et une grille de lecture ouverte. Dépassant la notion de « gouvernement », le philosophe décrit cette transformation comme majeure dans la généalogie de l’État moderne : « l’État dans sa survie et l’État dans ses limites ne doivent se comprendre qu’à partir des tactiques générales de la gouvernementalité ». L’invention de ce concept repose sur la notion de biopouvoir et engendre une nouvelle rationalité de l’État. Il s’agit alors de penser le pouvoir par l’instrumentalisation d’un savoir économique : « Les mécanismes de sécurité ou l’intervention […] de l’État ayant essentiellement pour fonction d’assurer la sécurité de ces phénomènes naturels qui sont les processus économiques ou qui sont les processus intrinsèques à la population, c’est cela qui va être l’objectif fondamental de la gouvernementalité ». La nouvelle raison d’État s’intéresse donc à la bio régulation de la population dans une pratique libérale, et évoque l’émergence d’une société de contrôle. Il s’agit là des bases posées pour le développement des Politiques Sociales dans l’histoire et jusqu’à nos jours, notamment à travers le changement des rapports entre l’État et la société civile.

En assistant au déploiement d’un art de gouverner et à la naissance des sciences politiques qui doivent établir la limite entre public et privé, se dévoile ce qui est de la sphère étatique ou non, et dans lesquelles nous aurons d’ailleurs à nous situer dans nos futures fonctions. Ainsi en tant qu’individu, nous pouvons tenir un positionnement particulier, mais qu’en est-il d’une forme de représentation par la mission d’encadrement des politiques sociales à mettre en œuvre. « Est-ce que notre aptitude à juger, à distinguer le bien du mal, le beau du laid, est dépendante de notre faculté de penser ? ». Cette question et Michel Foucault nous mettent en garde sur les relations de pouvoir dans la gouvernementalité. Entre justice, administration et gouvernement, les éléments de connaissance dont nous disposons doivent nous permettre d’appréhender la multiplicité et le mouvement, pour une assistance en apparente contradiction de l’ensemble à l’individuel, et du maintien de la cohésion sociale mise à mal comme projet d’avenir. La problématique du maintien de la liberté et du libre-arbitre émerge puisqu’une communauté ne peut exister que si l’individu renonce à certaines prérogatives. Entre la maturation de l’individu et celle du lien social s’établit un parallèle qui souligne les restrictions de la liberté individuelle au profit de la communauté. Le combat pour la philanthropie se réalise dans un compromis efficace entre revendications individuelles et revendications de masse.  Nous assistons régulièrement à des mutations sociétales qui doivent être encadrées, ce qui laisse à penser que la loi suit les évolutions de la société. D’une certaine manière, l’intérêt des uns l’exige mais c’est celui de la société qui commande. Comment alors comprendre, vivre ou faire vivre, les politiques sociales ?

Depuis leur émergence, les politiques sociales ont connu leur apogée dans l’État providence, avec comme ambition de pouvoir combattre des différences ou des inégalités. « La question clef pour analyser et mesurer l’inégalité, c’est : « Égalité de quoi ? ». Et c’est bien parce que « tous les hommes naissent égaux » que la diversité humaine est « une raison fondamentale de notre intérêt pour l’égalité ». Avec la crise de cet État providence depuis le début des années 1970, nous assistons à de nouvelles évolutions ou « Métamorphoses de la question sociale ». Pour ce faire, une réflexion doit être engagée avant un passage à l’action, car « l’organisation est un construit, pas une réponse ».

Au terme de cet exercice, nous pouvons circonscrire les avancées de Michel Foucault dans ce discours sur « Sécurité, Territoire, Population », par la notion d’espace. Ce nom masculin « est un emprunt du XIIè s. (1160-1174) au latin spatium « champ de course, arène, puis « espace libre, étendue, distance » et aussi « laps de temps, durée ». Le mot est d’origine obscure. […] C’est au XVIIè s. qu’il devient un terme scientifique […] avec la valeur de « milieu dans lequel ont lieu les phénomènes observés » ». L’espace se décline et se vit en différentes manières : traitement, intervention, jeu, privé, public, vectoriel, temps, travail, etc., mais il est aussi un espace du dire que nous retrouvons en philosophie définit ici comme « politique de la vérité ». Cependant, cela ne semble pas aussi simple qu’il y parait : Michel Foucault rend « un chaleureux hommage […]  à l’action et à l’enseignement  d’Ali Shariati ». Fethi Benslama, dans l’ouvrage collectif Croyance et communauté, attire l’attention sur une évolution de traduction ou d’interprétation du « martyr » par Ali Shariati qui ouvre à la mise en place des « attentats-suicide ». Il revient aussi sur le supplice d’Hussein « qui constitue la scène originaire sacrificielle fondatrice du chiisme » et formule « l’hypothèse suivante : à travers le nouveau signifiant istichhâdi (demandeur de martyr), Hussein n’assure plus dans la culture la fonction de gardien du Père mort qui prend sur lui le sacrifice absolu situé au fondement de la communauté ». Ce rapprochement entre ces deux hommes nous montre qu’il ne faut pas sous-estimer les mots et les idées, car ils peuvent porter une action loin du pastorat, de la gouvernance sereine d’une communauté lorsqu’elle éprouve un malaise dans une civilisation où elle ne se reconnaît pas ou plus. « Là où ce danger est le plus menaçant, c’est quand le lien social est assuré principalement par l’identification mutuelle des participants, alors qu’on ne voit pas d’individualités de chef prendre l’importance qui devait leur échoir dans la formation de la masse ».


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :