Les métamorphoses de la question sociale

« À l’aube du XXe siècle, la solidarité devait devenir une prise en charge volontaire de la société par elle-même, et l’État social s’en faire le garant. À l’aube du XXIe siècle, lorsque les régulations mises en œuvre dans le cadre de la société industrielle sont à leur tour profondément ébranlées, c’est sans doute ce même contrat social qu’il faut redéfinir à nouveaux frais. Pacte de solidarité, pacte de travail, pacte de citoyenneté : penser les conditions de l’inclusion de tous pour qu’ils puissent avoir commerce ensemble, comme on disait au temps des lumières, c’est à dire faire « société » ».

         A l’instar de Michel Foucault, Robert Castel déroule le cours de l’histoire sur le versant de la question sociale et de l’handicapologie, rattachée en premier lieu à une sujétion inscrite dans l’appartenance à un territoire. L’assistance dépend de la domiciliation, et les secours s’exercent en fonction d’un rapport possible ou non au travail, fluctuant en fonction d’une hausse de la démographie et entraînant une désaffiliation. Les pauvres prennent alors figure d’hérétiques et leurs corps abîmés éveillent la charité. À leur marge, l’errant ou le mendiant sont susceptibles d’être frappés d’enfermement ou de galères à perpétuité par une « nouvelle déclaration royale de 1687 ». Les voix d’une solution charitable prennent corps afin de déjouer ce qui pourrait apparaître comme une menace pour la communauté, posant alors la question des ressources disponibles et la définition de critères pour avoir accès à cette assistance. La possibilité d’accès au travail va être déterminante et ouvrir à une classification : l’invalide.

         Afin de subvenir à ses besoins et lutter contre le vagabondage, la relation au travail va être instituée. Elle permet d’assurer au propriétaire terrien une main d’œuvre devenue rare avec les épidémies, mais elle va surtout ouvrir à un lien de subordination qu’il va falloir régenter. Or la mobilité d’une partie de cette main d’œuvre ne permet pas « d’assurer l’ordre public et donc de préserver l’équilibre social ». Dans un double flux, les départs appellent des arrivées, contrariant la volonté de gérer le vagabondage et laissant entendre que « le cœur de la problématique de l’exclusion n’est pas là où on trouve les exclus ».

         La constitution du rapport salarial devient une base de l’organisation de la société par la vente de sa force de travail à un acquéreur, aliénant sa liberté d’aller et venir, et marquant la ligne de partage entre les inclus et les exclus. Cela pose aussi le principe de trouver des travailleurs pour l’accomplissement de « besognes que personnes n’accepterait s’il pouvait faire autre chose ou ne rien faire du tout ». Toutefois, le glissement va s’opérer pour parvenir à la reconnaissance du travail comme source de richesse sociale et « l’expression de l’humanité même de l’homme », en la rattachant à la morale par la liberté et l’obligation. Avec l’émergence de l’économie capitaliste et de la consommation, il sera de bon ton de prévoir et épargner avant de faire appel à la solidarité, c’est à dire à l’assistance ou à l’assurance comme nouveau mode de thésaurisation ou forme de propriété par l’ouverture de droits.

         Ainsi des mutations successives sont en route pour organiser la société et le développement de politiques sociales dont le salariat devient un modèle identificatoire, mais également les objets possédés comme « marqueurs des possessions sociales, les indicateurs d’un classement ». La société évolue et les tentatives pour régler les différends ou gérer les crises engendrées par ces changements semblent avoir des impacts qui dépassent largement le législateur. Depuis les débuts du vingtième siècle et sa « révolution industrielle », les contraintes économiques ou idéologiques, liées à la mise en place d’une économie de marché, et une société, entre autres de loisirs, développée et prônée durant les « trente glorieuses », ont modifié la manière d’être par le changement d’attente de l’individu à l’égard du gouvernement et de l’autorité. Dans une société de consommation, chacun se réclame de son droit, estompant le collectif. La crise économique a mis à mal l’État providence et une nouvelle question sociale se pose envers les inactifs, la précarité et la vulnérabilité, les désaffiliés. Face à l’individualisme accru qui engendre une « mutation du lien social », il s’agit de retrouver un chemin pour les personnes souffrant de handicap et leurs aidants afin de maintenir ou former communauté.


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